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ADOLESCENCE:
ÂGE ENTRE DEUX ÂGES
S'adressant à son
fils de quatorze, un homme d'âge mûr lui raconta que sa crise
d'adolescence n'avait duré qu'une seule fin de semaine. Son père lui
avait lancé un paquet de cigarettes sur la table en lui disant : «T'as
maintenant l'âge de fumer... Fume, et fais attention de mettre le
feu à la maison. Lundi prochain, prépare-toi, tu viens travailler
avec moi au chantier». À l'époque, à partir du moment où un jeune fumait
la cigarette et travaillait, on disait de lui qu'il était prêt à
marier. Il était devenu un jeune homme.
L'industrialisation a vu s'allonger cette période de la vie.
Les jeunes n'en sortent et se considèrent eux-mêmes comme adultes que
lorsqu'ils ont accès à ce que les autres adultes de leur
environnement ont accès c'est-à-dire une vraie job, un appartement, une
auto, un partenaire régulier et une carte de crédit.
L'adolescence
d'aujourd'hui n'est plus le signe d'un passage à un nouveau statut mais un
âge entre deux âges. Un âge où l'on passe du secondaire au collégial
encore plus difficilement que du primaire au secondaire parce que
maintenant on te dit majeur et autonome ; alors on ne s'occupe plus de
toi. C'est un âge où on peut légalement entrer dans un bar alors qu'on les
fréquente depuis deux ou trois ans. Où c'est difficile d'occuper un
emploi, même à temps partiel, car ces postes sont aujourd'hui convoités et
occupés pas des adultes sans emploi. Un âge où la solitude et l'inutilité
marquent les jeunes de la même façon qu'elles marquent ceux du 3e
et 4e âge lorsqu'ils ne servent plus à rien dans notre monde
actif. Eux sont inactifs et les jeunes inaptes. (1)
Sans statut réel,
avec très peu de lieux de reconnaissance, il lui faut faire sa place, et
en vitesse. Tout pour être remarqué, choisi. Dans ce monde noir et blanc,
viser l'excellence, c'est la seule façon de prendre sa place. Et cette
excellence, elle est synonyme de performance, de compétition et de
conformisme. Une question se pose alors : l'école n'est-elle pas un lieu
d'apprentissage et peut-on performer tout le temps lorsqu'on apprend
quelque chose ?
Avec l'excellence,
nous piégeons les jeunes : nous aimerions qu'ils réussissent bien et tout
de suite. Nous n'acceptons plus l'apprentissage par essais-erreurs, piégés
que nous sommes par notre immédiat, notre manque de temps. Or nous savons
tous que nous apprenons plus par nos erreurs que par nos réussites.
L'excellence se cache derrière notre expérience ; les jeunes ont besoin
d'éprouver les réalités avant de les prouver, de s'impliquer plutôt que de
s'expliquer.
À force de leur
dire qu'ils ne savent pas lire, ni écrire, qu'ils reçoivent une mauvaise
formation, qu'ils n'ont pas d'expérience, ils finissent par croire qu'ils
sont incompétents. Pourtant, ils savent décoder un programme, vivre avec
3-4 parents, répondre aux multiples exigences des adultes, faire des choix
dans leurs consommations de drogues et d'aliments, assumer leur vie
sexuelle, etc... et ils se croient incompétents. Ils ont très bien intégré
le discours dominant des adultes quant à leur incompétence. Ils l'ont même
intériorisé. Ils y croient souvent fermement. Ce dont les jeunes ont
besoin, c'est qu'on leur reconnaisse la compétence réelle qu'ils ont et
qu'on leur fasse sentir. Ils ont besoin d'être acceptés pour ce qu'ils
sont et non pour ce à quoi ils servent. Donnons leur une place et ils la
prendront.
Actuellement, le monde se referme de
plus en plus sur les jeunes. Les adultes le savent, le sentent. C'est pour
cela que nous acceptons difficilement qu'ils se trompent. Nous aimerions
qu'ils réussissent du premier coup, qu'ils mettent toutes les chances de
leur bord. Et ce, même si nous savons qu'ils n'avanceront pas s'ils
n'essaient pas. (2)
1)
Avoir 18 ans en 1990, Un âge entre deux âges, Dossier R.N.D., p.21-22.
2) Avoir 18 ans en 1990, La difficulté d'être accepté, Dossier R.N.D.,
p.10-12
Rédaction
: Jean-Yves Cloutier, intervenant en toxicomanie, CENTRE L'ÉTAPE
(1998) |
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