L'alcool et les jeunes
Les adolescents sont courtisés
Mathieu Turbide et Stéphane Alarie - Journal de Montréal
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Des bouteilles de vodka fruitée © PC - archives |
Les distilleries et les
brasseurs visent carrément les adolescents avec leurs coolers aux jus
de fruits, accusent les groupes de lobby anti-alcool.
Aux États-Unis, le Center for
Science in the Public Interest (CSPI), de Washington, mène une
bataille de tous les instants pour faire interdire ces drinks chez nos
voisins du Sud.
Sondages et études à l’appui,
le CSPI soutient que les distilleries visent spécifiquement les jeunes
dans leurs campagnes de publicité.
«Nous avons découvert que les
jeunes de 12 à 18 ans avaient été exposés à la publicité de ces
produits beaucoup plus que les adultes», explique George Hacker,
directeur des politiques touchant l’alcool pour le CSPI.
Selon lui, il est évident que
les coolers de spiritueux et leurs imitations à base de malt servent à
habituer les jeunes au goût et aux effets de l’alcool.
«Les distilleries s’en
servent comme un pont pour amener les jeunes vers des boissons plus
fortes. C’est pourquoi on trouve toujours le nom de la distillerie
bien en évidence, comme Smirnoff Ice ou Bacardi Silver»,
souligne-t-il.
Le Département américain des
alcools, du tabac et des armes à feu (ATF) a rejeté récemment les
demandes du CSPI pour interdire la publicité de ces produits.
Pour les adultes
Mais les producteurs de
coolers se défendent bien de viser les jeunes.
«Nous prenons un soin
particulier justement pour ne pas viser les jeunes. Notre publicité
est limitée aux endroits où l’on retrouve au moins 75% d’adultes»,
soutient Mark Harding, vice-président de Diaggio Canada, qui
commercialise la Smirnoff Ice.
Même son de cloche chez
Molson, producteur des coolers de malt de marque Tornade. «Nos
produits, y compris nos boissons de malt, sont destinés aux adultes.
Nos études démontrent que les produits Tornade attirent les gens qui
n’aiment pas la bière, mais on en retrouve dans toutes les catégories
d’âge», fait remarquer Marieke Tremblay, porte-parole de Molson.
M. Harding, de Diaggio,
constate toutefois que certains coolers sur le marché ont
effectivement un look très jeune. «Je ne veux pas dénigrer nos
compétiteurs, mais en ce qui nous concerne, nous refusons d’utiliser
un marketing qui rappelle les dessins animés ou qui a un style de ce
genre.»
Il a été impossible de
contacter le Groupe Omni de Laval, qui commercialise plusieurs coolers
de malt aux couleurs vives et au design plutôt «funky», comme le
Groovy Vodka Slammer.
Vodka ou bière?
Profitant de la popularité
des coolers de vodka, les brasseries ont sauté sur l’occasion pour
inventer des bières de malt au goût de… vodka et de jus de fruits.
Ces «malternatives», comme on
les appelle aux États-Unis, ne sont pas des coolers de spiritueux,
mais elles en ont tout l’air. Et toute la popularité.
Et au Québec, ces boissons de
malt, comme la Tornade, de Molson, ou la Vodkice, de Labatt, peuvent
être vendues dans les quelque 9000 dépanneurs et épiceries, ce qui est
impossible pour les véritables coolers de spiritueux.
Cette situation assez
loufoque fait l’envie des distillateurs, qui sont confinés de leur
côté aux quelques centaines de succursales de la SAQ.
«On voudrait bien entrer dans
les dépanneurs mais ça ne changera pas de sitôt, je crois, parce que
la SAQ voudra conserver ce marché pour elle», admet Rob Mallock, de
Diaggio, qui gère la marque Smirnoff Ice de Smirnoff.
Avec les jus de fruits
Plusieurs petites compagnies
ont d’ailleurs sauté sur l’occasion pour aller se chercher une part de
marché. À l’épicerie, on peut donc trouver des bouteilles de «Groovy
Vodka Slammer», de «Cosmik Orgazm» ou de «Tequiloca», produites par
des compagnies comme Little Jak’s Shooters ou Poppers. Ce sont toutes
des «malternatives» aux couleurs vives et au design juvénile.
Dans plusieurs épiceries
montréalaises, on a pu constater que ces boissons, qui contiennent de
5,5% à 7% d’alcool, sont placées non pas dans les étalages de bières,
mais dans des comptoirs réfrigérés, à côté des… orangeades et des jus
de fruits!
Un goût de popsicle
Daphné n’a pas eu à se
boucher le nez pour «prendre sa première brosse». Même qu’elle a
trouvé ça «plutôt bon» au goût, comme un croisement entre la limonade
et une boisson gazeuse.
La jeune fille de 15 ans n’a
pas eu à s’habituer au goût amer de la bière: c’est en enfilant des
coolers à la vodka qu’elle a pris sa première cuite.
À peine a-t-elle perçu le
goût de l’alcool en buvant ses bouteilles de Vodkice, un cooler de
bière aromatisé à la vodka. «C’est bien meilleur que de la bière. Ça
goûte la limonade. J’en ai bu quatre», raconte-t-elle.
Et Daphné n’est pas seule. De
plus en plus de jeunes s’initient à l’alcool par ces boissons à la
mode, effervescentes et très sucrées. Les véritables coolers sont à
base de spiritueux, surtout de vodka, mais on trouve dans les
dépanneurs toute une gamme de boissons à base d’alcool de malt «au
goût de vodka» et de jus de fruits.
«Dans mon groupe d’amis, je
dirais qu’il y a autant de monde qui boit des coolers que de la bière.
Et les gars en boivent autant que les filles», dit-elle.
Olivier, un autre ado
interrogé par le Journal, a avoué qu’il n’aurait probablement
pas commencé à boire s’il avait dû se contenter de bière ou de vin.
«J’aime vraiment pas le goût
de la bière et le vin, c’est encore pire. Mais les coolers, ça goûte
le jus, comme les popsicles. C’est vraiment super bon. Mais je n’en
bois pas plus que deux ou trois», a-t-il admis.
Le drink de l’heure
Les coolers de spiritueux,
qu’on appelle «alcopops» aux États-Unis pour évoquer les similitudes
avec les boissons gazeuses, se vendent à un rythme effréné depuis
quelques étés au Québec. Même phénomène pour les coolers à base de
malt, que les Américains appellent «malternatives».
Il y a cinq ans, on ne
trouvait qu’une demi-douzaine de coolers de spiritueux sur les
tablettes de la SAQ.
Aujourd’hui, on en trouve
presque dix fois plus surtout à base de vodka.
Entre 2001 et 2002, la
progression a été particulièrement marquée. En gros, les ventes ont
doublé. Et c’est clairement la marque Smirnoff Ice qui se démarque du
peloton avec 75% des ventes totales dans cette catégorie de boisson.
«C’est aussi un produit très populaire dans les bars, explique Linda
Bouchard, porte-parole de la SAQ. Les restaurateurs et les bars
achètent 34% du total des coolers vendus par la SAQ.»
Tolérance zéro à la Régie
des alcools
La Régie des alcools, des
courses et des jeux du Québec (RACJ) vient de décerner sa plus dure
sanction pour vente d’alcool à des mineurs en imposant une suspension
de permis de trois mois à un dépanneur de l’Île-Bizard.
Rendue mardi, la décision du
régisseur Jacques Dufour survient, par pure coïncidence, tandis qu’une
série de reportages du Journal démontrent la facilité pour les jeunes
Montréalais de se procurer de la bière dans les dépanneurs et
épiceries.
Dans ce dossier, les
policiers avaient intercepté trois jeunes en possession de boissons
près d’un dépanneur exploité sous la bannière Bonisoir. Les ados
disaient s’y être procuré la bouteille, ce qu’a nié le titulaire du
permis, Iqbal Hussain Salim, lors de l’audition lundi après-midi.
Le régisseur ne l’a pas cru,
d’autant plus que le même détaillant avait écopé de sept jours de
suspension pour une offense similaire en 1997. Cette fois, la sanction
est cependant symbolique car le commerce a fermé ses portes l’été
dernier et le permis est pour ainsi dire révoqué.
N’empêche, signale le
directeur des communications de la RACJ, Réjean Thériault, la
suspension de trois mois fera désormais partie de la jurisprudence et
servira à l’établissement de prochaines sanctions.
«On espère que ça fera
réfléchir les titulaires de permis. Il faut y voir un exemple que la
Régie n’a pas l’intention de tolérer la vente d’alcool aux mineurs»,
a-t-il dit.
Auparavant, une des plus
lourdes sentences s’établissait à 35 jours de suspension, en mars
dernier, pour un bar qui avait servi de l’alcool à un jeune qui était
par la suite impliqué dans un accident.