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  28 novembre 2002

L'alcool et les jeunes

Les adolescents sont courtisés

 Mathieu Turbide et Stéphane Alarie - Journal de Montréal
Des bouteilles de vodka fruitée © PC - archives

Les distilleries et les brasseurs visent carrément les adolescents avec leurs coolers aux jus de fruits, accusent les groupes de lobby anti-alcool.

Aux États-Unis, le Center for Science in the Public Interest (CSPI), de Washington, mène une bataille de tous les instants pour faire interdire ces drinks chez nos voisins du Sud.

Sondages et études à l’appui, le CSPI soutient que les distilleries visent spécifiquement les jeunes dans leurs campagnes de publicité.

«Nous avons découvert que les jeunes de 12 à 18 ans avaient été exposés à la publicité de ces produits beaucoup plus que les adultes», explique George Hacker, directeur des politiques touchant l’alcool pour le CSPI.

Selon lui, il est évident que les coolers de spiritueux et leurs imitations à base de malt servent à habituer les jeunes au goût et aux effets de l’alcool.

«Les distilleries s’en servent comme un pont pour amener les jeunes vers des boissons plus fortes. C’est pourquoi on trouve toujours le nom de la distillerie bien en évidence, comme Smirnoff Ice ou Bacardi Silver», souligne-t-il.

Le Département américain des alcools, du tabac et des armes à feu (ATF) a rejeté récemment les demandes du CSPI pour interdire la publicité de ces produits.

Pour les adultes

Mais les producteurs de coolers se défendent bien de viser les jeunes.

«Nous prenons un soin particulier justement pour ne pas viser les jeunes. Notre publicité est limitée aux endroits où l’on retrouve au moins 75% d’adultes», soutient Mark Harding, vice-président de Diaggio Canada, qui commercialise la Smirnoff Ice.

Même son de cloche chez Molson, producteur des coolers de malt de marque Tornade. «Nos produits, y compris nos boissons de malt, sont destinés aux adultes. Nos études démontrent que les produits Tornade attirent les gens qui n’aiment pas la bière, mais on en retrouve dans toutes les catégories d’âge», fait remarquer Marieke Tremblay, porte-parole de Molson.

M. Harding, de Diaggio, constate toutefois que certains coolers sur le marché ont effectivement un look très jeune. «Je ne veux pas dénigrer nos compétiteurs, mais en ce qui nous concerne, nous refusons d’utiliser un marketing qui rappelle les dessins animés ou qui a un style de ce genre.»

Il a été impossible de contacter le Groupe Omni de Laval, qui commercialise plusieurs coolers de malt aux couleurs vives et au design plutôt «funky», comme le Groovy Vodka Slammer.

Vodka ou bière?

Profitant de la popularité des coolers de vodka, les brasseries ont sauté sur l’occasion pour inventer des bières de malt au goût de… vodka et de jus de fruits.

Ces «malternatives», comme on les appelle aux États-Unis, ne sont pas des coolers de spiritueux, mais elles en ont tout l’air. Et toute la popularité.

Et au Québec, ces boissons de malt, comme la Tornade, de Molson, ou la Vodkice, de Labatt, peuvent être vendues dans les quelque 9000 dépanneurs et épiceries, ce qui est impossible pour les véritables coolers de spiritueux.

Cette situation assez loufoque fait l’envie des distillateurs, qui sont confinés de leur côté aux quelques centaines de succursales de la SAQ.

«On voudrait bien entrer dans les dépanneurs mais ça ne changera pas de sitôt, je crois, parce que la SAQ voudra conserver ce marché pour elle», admet Rob Mallock, de Diaggio, qui gère la marque Smirnoff Ice de Smirnoff.

Avec les jus de fruits

Plusieurs petites compagnies ont d’ailleurs sauté sur l’occasion pour aller se chercher une part de marché. À l’épicerie, on peut donc trouver des bouteilles de «Groovy Vodka Slammer», de «Cosmik Orgazm» ou de «Tequiloca», produites par des compagnies comme Little Jak’s Shooters ou Poppers. Ce sont toutes des «malternatives» aux couleurs vives et au design juvénile.

Dans plusieurs épiceries montréalaises, on a pu constater que ces boissons, qui contiennent de 5,5% à 7% d’alcool, sont placées non pas dans les étalages de bières, mais dans des comptoirs réfrigérés, à côté des… orangeades et des jus de fruits!

Un goût de popsicle

Daphné n’a pas eu à se boucher le nez pour «prendre sa première brosse». Même qu’elle a trouvé ça «plutôt bon» au goût, comme un croisement entre la limonade et une boisson gazeuse.

La jeune fille de 15 ans n’a pas eu à s’habituer au goût amer de la bière: c’est en enfilant des coolers à la vodka qu’elle a pris sa première cuite.

À peine a-t-elle perçu le goût de l’alcool en buvant ses bouteilles de Vodkice, un cooler de bière aromatisé à la vodka. «C’est bien meilleur que de la bière. Ça goûte la limonade. J’en ai bu quatre», raconte-t-elle.

Et Daphné n’est pas seule. De plus en plus de jeunes s’initient à l’alcool par ces boissons à la mode, effervescentes et très sucrées. Les véritables coolers sont à base de spiritueux, surtout de vodka, mais on trouve dans les dépanneurs toute une gamme de boissons à base d’alcool de malt «au goût de vodka» et de jus de fruits.

«Dans mon groupe d’amis, je dirais qu’il y a autant de monde qui boit des coolers que de la bière. Et les gars en boivent autant que les filles», dit-elle.

Olivier, un autre ado interrogé par le Journal, a avoué qu’il n’aurait probablement pas commencé à boire s’il avait dû se contenter de bière ou de vin.

«J’aime vraiment pas le goût de la bière et le vin, c’est encore pire. Mais les coolers, ça goûte le jus, comme les popsicles. C’est vraiment super bon. Mais je n’en bois pas plus que deux ou trois», a-t-il admis.

Le drink de l’heure

Les coolers de spiritueux, qu’on appelle «alcopops» aux États-Unis pour évoquer les similitudes avec les boissons gazeuses, se vendent à un rythme effréné depuis quelques étés au Québec. Même phénomène pour les coolers à base de malt, que les Américains appellent «malternatives».

Il y a cinq ans, on ne trouvait qu’une demi-douzaine de coolers de spiritueux sur les tablettes de la SAQ.

Aujourd’hui, on en trouve presque dix fois plus surtout à base de vodka.

Entre 2001 et 2002, la progression a été particulièrement marquée. En gros, les ventes ont doublé. Et c’est clairement la marque Smirnoff Ice qui se démarque du peloton avec 75% des ventes totales dans cette catégorie de boisson. «C’est aussi un produit très populaire dans les bars, explique Linda Bouchard, porte-parole de la SAQ. Les restaurateurs et les bars achètent 34% du total des coolers vendus par la SAQ.»

Tolérance zéro à la Régie des alcools

La Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec (RACJ) vient de décerner sa plus dure sanction pour vente d’alcool à des mineurs en imposant une suspension de permis de trois mois à un dépanneur de l’Île-Bizard.

Rendue mardi, la décision du régisseur Jacques Dufour survient, par pure coïncidence, tandis qu’une série de reportages du Journal démontrent la facilité pour les jeunes Montréalais de se procurer de la bière dans les dépanneurs et épiceries.

Dans ce dossier, les policiers avaient intercepté trois jeunes en possession de boissons près d’un dépanneur exploité sous la bannière Bonisoir. Les ados disaient s’y être procuré la bouteille, ce qu’a nié le titulaire du permis, Iqbal Hussain Salim, lors de l’audition lundi après-midi.

Le régisseur ne l’a pas cru, d’autant plus que le même détaillant avait écopé de sept jours de suspension pour une offense similaire en 1997. Cette fois, la sanction est cependant symbolique car le commerce a fermé ses portes l’été dernier et le permis est pour ainsi dire révoqué.

N’empêche, signale le directeur des communications de la RACJ, Réjean Thériault, la suspension de trois mois fera désormais partie de la jurisprudence et servira à l’établissement de prochaines sanctions.

«On espère que ça fera réfléchir les titulaires de permis. Il faut y voir un exemple que la Régie n’a pas l’intention de tolérer la vente d’alcool aux mineurs», a-t-il dit.

Auparavant, une des plus lourdes sentences s’établissait à 35 jours de suspension, en mars dernier, pour un bar qui avait servi de l’alcool à un jeune qui était par la suite impliqué dans un accident.
 

 
   Mise à jour : 07 juillet, 2010