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Hausse fulgurante de la consommation de drogue au Québec
Texte de François Berger, La Presse
Samedi 30 décembre 2000
 

La consommation de drogues illégales augmente de façon fulgurante au Québec depuis une dizaine d'années et explique l'extrême violence de la longue guerre que se livrent les gangs de motards pour le contrôle de ce lucratif marché.

Jamais il n'y a eu autant de consommateurs de drogues illégales au Québec, où plus de 800000 personnes ont avoué, dans une enquête que vient de publier le ministère de la Santé, avoir recours aux substances interdites.

En tenant compte des médicaments obtenus sans ordonnance sur le marché noir - essentiellement des tranquillisants et des somnifères - le «marché» québécois de la drogue est constitué de près d'un million de consommateurs, selon l'enquête réalisée en 1998 en collaboration avec l'Institut de la statistique du Québec.

Ces chiffres ne concernent que les personnes âgées de plus de 14 ans et excluent donc les consommateurs plus jeunes dont le nombre ne cesse d'augmenter, selon les experts en toxicomanie. De plus, ces données «sous-estiment» la réalité, note le rapport d'enquête, parce qu'une proportion importante des personnes sondées ont préféré, par gêne, ne pas répondre aux questions.

Les jeunes «adultes», âgés de 15 à 24 ans dans l'enquête, représentent à eux seuls presque la moitié de tous les consommateurs québécois de drogues illicites, indique l'étude qui fait partie intégrante de l'Enquête sociale et de santé menée auprès de 30000 personnes et publiée le mois dernier. Quatre jeunes sur dix, un peu plus les garçons que les filles, ont consommé une ou plusieurs substances illégales au cours des 12 mois précédant l'enquête, comparativement à 18% des personnes âgées de 25 à 44 ans, à 8% de celles entre 45 et 64 ans, et à 6% des gens de 65 ans et plus.

Selon le document, 17,4% des «adultes» québécois, ou un sur six, est un consommateur «actuel» de drogues illégales ou de médicaments achetés illégalement sur le marché noir. En comptant les anciens usagers, c'est presque le tiers de la population québécoise qui a touché aux drogues à un moment ou l'autre de la vie.

Les drogues totalement interdites, à l'exclusion des médicaments, qu'il s'agisse du cannabis, de l'héroïne, de la cocaïne, du LSD ou l'«ecstasy», entre autres, attirent actuellement un Québécois sur six, soit 14,1% des personnes âgées de 15 ans et plus. Les consommateurs de drogues sont aussi des buveurs d'alcool, note le rapport d'enquête.

La marijuana «banalisée»

Les consommateurs actuels de cannabis (marijuana et haschisch) regroupent 13,5% de tous les Québécois «adultes». L'étude évalue leur nombre à 778000, une hausse de 70% par rapport à une enquête similaire menée en 1992-93, quand le taux de consommation de cannabis était de 8,2% de la population de plus de 14 ans d'âge. En 1989, les fumeurs de pot ou de hasch représentaient 6,5% des Québécois, et il s'agissait de 3,3% en 1985, selon diverses enquêtes citées dans l'étude du ministère de la Santé et de l'Institut de la statistique.

Cette forte progression de la consommation de cannabis contribue à rendre «banal» son usage, alimentant le mouvement pour la légalisation de la marijuana. Déjà, Ottawa permet l'usage thérapeutique de la marijuana dans des cas d'exception et a même accordé un contrat de production de joints à une firme de Saskatoon.

La poussée de l'usage de cette drogue dite douce va de pair avec l'augmentation de l'offre de marijuana constatée depuis plusieurs années par les corps policiers, qui ont fait en 2000 des saisies record de plantations et de laboratoires de pot au Québec ainsi que de cargaisons de haschisch interceptées dans le port de Montréal.

Des drogues «dures» comme le LSD, le PCP ou l'«ectasy», vendues sous forme de pilules, sont aussi en forte progression parmi les consommateurs québécois. La cocaïne est consommée par près de 100000 personnes ou 1,6% des adultes, indique l'étude gouvernementale, qui estime d'autre part à 7000 le nombre d'héroïnomanes en 1998, un chiffre qui pourrait être deux fois plus grand aujourd'hui, selon des experts.

Les gangs de motards contrôlent presque entièrement le trafic des drogues dans la rue, en particulier dans l'île de Montréal, et sont les artisans de l'augmentation de l'offre au cours des dernières années. «C'est une business, basée sur la loi de l'offre et de la demande», commente Pierre Lescadre, responsable au Québec du service de sensibilisation aux drogues de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Guerre des motards et décès de drogués

Ce «business» de plusieurs centaines de millions de dollars par an a fait quelque 150 morts parmi les motards du Québec occupés à s'entretuer au cours des six dernières années. Mais il a provoqué chez les usagers des drogues dures encore trois fois plus de décès que la guerre des motards.

Plus de 500 usagers de ces drogues, des cocaïnomanes et des héroïnomanes surtout, ont péri depuis 1994 à la suite d'une intoxication, selon les données du Bureau du coroner du Québec.

L'étude du ministère de la Santé note, pour sa part, «l'augmentation constante, à Montréal, entre 1992 et 1998, du nombre d'hospitalisations pour lesquelles un diagnostic (...) de consommation de cannabis est observé», un indice, poursuit le document, d'une «augmentation de la consommation abusive de cannabis».

La question qui brûle toutes les lèvres est de savoir pourquoi les Québécois, et les jeunes en particulier, ont recours massivement aux drogues bien qu'ils soient, écrivent les auteurs de l'étude, «de plus en plus informés sur la nature et l'ampleur des risques».

Pierre Lescadre, de la GRC, a une réponse lapidaire : «Nous laissons les jeunes à eux-mêmes.» Ils souffrent souvent d'isolement et de détresse, dit-il, tandis que les parents sont dépassés quand leurs enfants sont confrontés à toute la panoplie des drogues. Pour lui, la solution à ce problème réside dans l'éducation.

L'étude gouvernementale suggère que plus le niveau de scolarité est élevé, plus le consommateur de substances illégales a tendance à abandonner la drogue. De même, plus le «drogué» a un revenu élevé, plus il a tendance à ne plus consommer. Ces données indiquent que la solution peut passer non seulement par l'éducation en général, mais aussi par l'amélioration des conditions économiques. Une autre donnée de l'étude montre d'ailleurs que ce sont les gens les plus pauvres qui restent le plus souvent «accrochés» aux drogues.

 
 
 
   Mise à jour : 07 juillet, 2010