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La
consommation de drogues illégales augmente de façon fulgurante au
Québec depuis une dizaine d'années et explique l'extrême violence de
la longue guerre que se livrent les gangs de motards pour le contrôle
de ce lucratif marché.
Jamais il
n'y a eu autant de consommateurs de drogues illégales au Québec, où
plus de 800000 personnes ont avoué, dans une enquête que vient de
publier le ministère de la Santé, avoir recours aux substances
interdites.
En tenant
compte des médicaments obtenus sans ordonnance sur le marché noir -
essentiellement des tranquillisants et des somnifères - le «marché»
québécois de la drogue est constitué de près d'un million de
consommateurs, selon l'enquête réalisée en 1998 en collaboration avec
l'Institut de la statistique du Québec.
Ces
chiffres ne concernent que les personnes âgées de plus de 14 ans et
excluent donc les consommateurs plus jeunes dont le nombre ne cesse
d'augmenter, selon les experts en toxicomanie. De plus, ces données
«sous-estiment» la réalité, note le rapport d'enquête, parce qu'une
proportion importante des personnes sondées ont préféré, par gêne, ne
pas répondre aux questions.
Les
jeunes «adultes», âgés de 15 à 24 ans dans l'enquête, représentent à
eux seuls presque la moitié de tous les consommateurs québécois de
drogues illicites, indique l'étude qui fait partie intégrante de
l'Enquête sociale et de santé menée auprès de 30000 personnes et
publiée le mois dernier. Quatre jeunes sur dix, un peu plus les
garçons que les filles, ont consommé une ou plusieurs substances
illégales au cours des 12 mois précédant l'enquête, comparativement à
18% des personnes âgées de 25 à 44 ans, à 8% de celles entre 45 et 64
ans, et à 6% des gens de 65 ans et plus.
Selon le
document, 17,4% des «adultes» québécois, ou un sur six, est un
consommateur «actuel» de drogues illégales ou de médicaments achetés
illégalement sur le marché noir. En comptant les anciens usagers,
c'est presque le tiers de la population québécoise qui a touché aux
drogues à un moment ou l'autre de la vie.
Les
drogues totalement interdites, à l'exclusion des médicaments, qu'il
s'agisse du cannabis, de l'héroïne, de la cocaïne, du LSD ou
l'«ecstasy», entre autres, attirent actuellement un Québécois sur six,
soit 14,1% des personnes âgées de 15 ans et plus. Les consommateurs de
drogues sont aussi des buveurs d'alcool, note le rapport d'enquête.
La marijuana «banalisée»
Les
consommateurs actuels de cannabis (marijuana et haschisch) regroupent
13,5% de tous les Québécois «adultes». L'étude évalue leur nombre à
778000, une hausse de 70% par rapport à une enquête similaire menée en
1992-93, quand le taux de consommation de cannabis était de 8,2% de la
population de plus de 14 ans d'âge. En 1989, les fumeurs de pot ou de
hasch représentaient 6,5% des Québécois, et il s'agissait de 3,3% en
1985, selon diverses enquêtes citées dans l'étude du ministère de la
Santé et de l'Institut de la statistique.
Cette
forte progression de la consommation de cannabis contribue à rendre
«banal» son usage, alimentant le mouvement pour la légalisation de la
marijuana. Déjà, Ottawa permet l'usage thérapeutique de la marijuana
dans des cas d'exception et a même accordé un contrat de production de
joints à une firme de Saskatoon.
La
poussée de l'usage de cette drogue dite douce va de pair avec
l'augmentation de l'offre de marijuana constatée depuis plusieurs
années par les corps policiers, qui ont fait en 2000 des saisies
record de plantations et de laboratoires de pot au Québec ainsi que de
cargaisons de haschisch interceptées dans le port de Montréal.
Des
drogues «dures» comme le LSD, le PCP ou l'«ectasy», vendues sous forme
de pilules, sont aussi en forte progression parmi les consommateurs
québécois. La cocaïne est consommée par près de 100000 personnes ou
1,6% des adultes, indique l'étude gouvernementale, qui estime d'autre
part à 7000 le nombre d'héroïnomanes en 1998, un chiffre qui pourrait
être deux fois plus grand aujourd'hui, selon des experts.
Les gangs
de motards contrôlent presque entièrement le trafic des drogues dans
la rue, en particulier dans l'île de Montréal, et sont les artisans de
l'augmentation de l'offre au cours des dernières années. «C'est une
business, basée sur la loi de l'offre et de la demande», commente
Pierre Lescadre, responsable au Québec du service de sensibilisation
aux drogues de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).
Guerre des motards et décès de drogués
Ce
«business» de plusieurs centaines de millions de dollars par an a fait
quelque 150 morts parmi les motards du Québec occupés à s'entretuer au
cours des six dernières années. Mais il a provoqué chez les usagers
des drogues dures encore trois fois plus de décès que la guerre des
motards.
Plus de
500 usagers de ces drogues, des cocaïnomanes et des héroïnomanes
surtout, ont péri depuis 1994 à la suite d'une intoxication, selon les
données du Bureau du coroner du Québec.
L'étude
du ministère de la Santé note, pour sa part, «l'augmentation
constante, à Montréal, entre 1992 et 1998, du nombre
d'hospitalisations pour lesquelles un diagnostic (...) de consommation
de cannabis est observé», un indice, poursuit le document, d'une
«augmentation de la consommation abusive de cannabis».
La
question qui brûle toutes les lèvres est de savoir pourquoi les
Québécois, et les jeunes en particulier, ont recours massivement aux
drogues bien qu'ils soient, écrivent les auteurs de l'étude, «de plus
en plus informés sur la nature et l'ampleur des risques».
Pierre
Lescadre, de la GRC, a une réponse lapidaire : «Nous laissons les
jeunes à eux-mêmes.» Ils souffrent souvent d'isolement et de détresse,
dit-il, tandis que les parents sont dépassés quand leurs enfants sont
confrontés à toute la panoplie des drogues. Pour lui, la solution à ce
problème réside dans l'éducation.
L'étude
gouvernementale suggère que plus le niveau de scolarité est élevé,
plus le consommateur de substances illégales a tendance à abandonner
la drogue. De même, plus le «drogué» a un revenu élevé, plus il a
tendance à ne plus consommer. Ces données indiquent que la solution
peut passer non seulement par l'éducation en général, mais aussi par
l'amélioration des conditions économiques. Une autre donnée de l'étude
montre d'ailleurs que ce sont les gens les plus pauvres qui restent le
plus souvent «accrochés» aux drogues. |