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Il est
7h du matin et Simon s'éclate toujours, avec des milliers d'autres
danseurs, au son de la musique house qui rythme avec puissance le Bal
en blanc. Simon a gobé beaucoup d'ecstasy. Trois pilules pour
traverser une longue nuit de fête.
Puis,
Simon (nom fictif) a soudain envie de contacts sexuels. L'ecstasy,
n'est-ce pas la drogue de l'amour qui accroît le désir de toucher et
d'être touché? Bien sûr. Mais il y a un os. "Tu as le goût de baiser
quand tu as pris de la E (ecstasy), mais tu n'es pas capable de garder
une érection. C'est purement physique", confie l'étudiant de 23 ans,
préférant taire son identité.
Comment
régler ce gênant pépin d'ordre mécanique? Simon a tout prévu pour que
la nuit la plus longue se prolonge... ailleurs. Il plonge la main dans
sa poche et sort un comprimé de Viagra, qu'il avale aussitôt. Premier
contact avec le losange aux bouts arrondis. Pendant quelques minutes,
Simon voit la vie en bleu, mais, vers 8h, son coeur se met à palpiter
anormalement. "Au début, il allait super vite comme si j'avais couru
un marathon. Puis, il sautait des battements et ralentissait. J'ai
paniqué", se remémore-t-il.
L'ambulance a cueilli Simon, qui a fini sa nuit de fiesta branché à un
moniteur cardiaque. Sa consommation de pilules lui aura valu un séjour
de 24 heures à l'hôpital. "J'ai vraiment eu ma leçon", dit l'étudiant.
Tout
comme l'ecstasy ou le speed, le Viagra a gagné les rangs des drogues
récréatives consommées par les adeptes de boîtes de nuit, autant à
Montréal ou New York que Londres. "Je connais plein de gens qui en
prennent. Ça marche depuis que le Viagra est disponible sur le
marché", explique Simon.
The
Village Voice, hebdo branché de New York, dressait récemment une liste
des nouveaux convertis à la célèbre pilule, mise au point par Pfizer,
qui combat l'impuissance masculine. Des acteurs pornos. Des escortes
mâles. Des culturistes es-pérant contrecarrer les effets réducteurs
des stéroïdes. Des ravers et clubbeurs en quête de nouvelles
sensations. Des participants à des parties de baise privées très
sélectes. De jeunes anxieux qui veulent s'assurer d'une performance
béton au lit.
En
Angleterre, 3% des habitués d'une boîte de nuit ont admis devant deux
chercheurs de l'Université de Manchester avoir pris la fameuse pilule
bleue quelques semaines après sa commercialisation, selon le British
Medical Journal. Ces fêtards, 15 des 519 personnes interviewées, dont
cinq femmes, ont fait état "d'expériences positives" et de sensations
de chaleur. La plupart avaient mélangé leur Viagra avec de l'alcool,
des drogues illégales (cocaïne, ecstasy, LSD, marijuana) ou des
poppers, ces vasodilatateurs à base de nitrite d'amyle qui sont
inhalés à partir de petits flacons.
Dimanche
soir, la Fondation Bad Boy Club Montréal remettait aux participants à
son immense party Black & Blue un petit dépliant sur les dangers de la
consommation de drogue. Aux côtés du GHB, du speed, de la kétamine, de
la cocaïne et de l'ecstasy, le Viagra s'est taillé une place, à la
toute fin du livret. "Parmi les effets secondaires possibles, on
compte les maux de tête, les étourdissements et les troubles de
vision. (...) Il ne faut jamais utiliser le Viagra plus d'une fois
dans une période de 48 heures", peut-on y lire.
L'absorption de Viagra par des noctambules montréalais en parfaite
santé est encore marginale en comparaison avec leurs semblables de
Manchester. "Ça ne semble pas être encore très répandu ici et ça
touche principalement une clientèle gay", dit le Dr Benoît Trottier,
qui travaille à la clinique l'Actuel et au département de toxicologie
de l'hôpital Saint-Luc.
Depuis
près de quatre ans, Jean-Sébastien Fallu, fondateur du Groupe de
recherche et d'intervention psychosociale (GRIP), patrouille les raves
de la région de Montréal pour distribuer de l'information sur les
drogues synthétiques. Et le Viagra? "Certains en utilisent, mais ce
n'est pas très commun", dit l'étudiant au doctorat en psychologie à
l'Université de Montréal.
Les
ravers connaissent bien peu les effets des substances illicites qu'ils
gobent, croit Jean-Sébastien Fallu. Par exemple, poppers et Viagra ne
doivent jamais être invités à la même soirée. "Il est extrêmement
dangereux de mélanger le Viagra avec des nitrates. Cela peut provoquer
une importante baisse de pression artérielle et causer une crise
cardiaque mortelle", note le porte-parole de Pfizer Canada, Don
Sancton, en rappelant que le Viagra est un médicament vendu
exclusivement sur ordonnance et qui ne doit jamais être consommé sans
l'accord d'un médecin.
Le Viagra
est en effet proscrit pour toute personne qui absorbe des comprimés à
base de nitroglycérine, dit le Dr Trottier. Est-il nécessaire de
rappeler que ce médicament "miracle" n'est pas un aphrodisiaque et n'a
donc aucun effet sur la libido?
Les
jeunes et moins jeunes qui font un usage récréatif du Viagra
s'exposent aussi au priapisme, une érection non volontaire qui
persiste longtemps. Très longtemps. "C'est très douloureux et ça
nécessite une opération d'urgence", dit le Dr Trottier. Le priapisme
peut même conduire à l'impuissance définitive.
En un an,
les ventes mondiales de Viagra ont franchi le cap du milliard de
dollars. La pilule bleue de Pfizer est apparue sur les tablettes des
pharmacies québécoises en mars 1999, soit sept mois après sa
commercialisation en Angleterre et un an après son lancement
hyper-médiatisé aux États-Unis.
Comment
un médicament vendu sur ordonnance peut-il circuler aussi facilement
dans les bars, raves et autres partys? C'est un copain médecin de
Simon qui lui a refilé une prescription. Le jeune homme, en bonne
santé, n'a eu qu'à se pointer au comptoir d'une pharmacie, d'où il est
reparti avec les fameuses plaquettes de Viagra. Un jeu d'enfant.
"Quelqu'un qui a une ordonnance valide peut acheter du Viagra, le
vendre ou le donner à n'importe qui. Aucun individu n'est obligé de
prendre les médicaments qui lui sont prescrits", souligne Don Sancton.
Il y a
aussi les traditionnels revendeurs, souligne Simon. Le Service de
police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM) n'a pas encore mis
au jour de marché noir de la pilule bleue. Aucune saisie de Viagra n'a
été effectuée dans la région.
Il reste
donc le Web.
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