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Drogue: un gouverneur républicain constate «l'échec lamentable» de la prohibition

Le mardi 06 novembre 2001 
RÉDACTION  DE  Brian Myles

 

Ottawa - Le Canada devrait ouvrir des sites d'injection assistée, prescrire de l'héroïne et accroître les programmes d'échange de seringues, autant de stratégies de réduction des méfaits dont l'efficacité pourrait convaincre les États-Unis de la futilité de la guerre contre la drogue.

Depuis qu'un comité du Sénat a entrepris une vaste et minutieuse remise en question des politiques nationales en matière de stupéfiants, le Canada se trouve en position de force pour reléguer l'approche répressive aux poubelles de l'histoire. L'appel à la révolution sociale vient du Sud. Le gouverneur républicain du Nouveau-Mexique, Gary Johnson, et le directeur exécutif du Lindesmith Center, Ethan Nadelman, estiment que le royaume des Rocheuses est en mesure de jouer un rôle de leader mondial pour mettre fin à «l'échec lamentable» de la guerre contre la drogue, qui a fait plus de tort que la substance elle-même en transformant de simples consommateurs en criminels et en les privant de soins de santé adéquats.

Le Sénat canadien, que des forces politiques du pays souhaiteraient élire ou carrément abolir, fait l'envie du gouverneur Gary Johnson. Nommés à vie, soustraits à l'influence du politique, jamais inquiétés par la hantise de la réélection, les sénateurs peuvent porter des jugements tranchés sur l'approche répressive en toute quiétude d'esprit. «Vous avez la chance de faire les choses comme il faut», a lancé M. Johnson aux sénateurs, hier lors des audiences du Comité spécial sur les drogues illicites. En mettant un terme à la répression, le Canada s'attirerait tout de go l'appui de 50 millions de citoyens américains, estime M. Johnson. «Il y aurait du soutien dans l'opinion publique, un grand débat.»

Le gouverneur Johnson est un homme de droite détourné de sa trajectoire par le gros bon sens. Il défend le port des armes et la loi du talion, mais il pourfend la guerre contre la drogue. Dans l'État du Nouveau-Mexique, la moitié des budgets dévolus à la police, la justice et la prison sont grugés par des affaires de drogue. Un non-sens qui coûte 50 milliards de dollars américains bon an mal an à l'échelle de tout le pays. Deux prisonniers sur trois se retrouvent derrière les verrous pour des affaires de drogue dans les pénitenciers fédéraux; 1,6 million de personnes sont arrêtées chaque année aux États-Unis, la moitié à cause de la marijuana. C'est trop pour un républicain avec la bosse des affaires comme Gary Johnson.

Commencer par la marijuana

En deux mandats, M. Johnson a lancé une série d'initiatives de réduction des méfaits: échange de seringues, levée de la responsabilité civile des policiers pour qu'ils puissent administrer des antidotes dans les cas de surdoses, vente libre des seringues en pharmacie. De modestes triomphes pour un homme qui voit encore plus grand. Au pays des champions de la répression, il se bat pour la légalisation de la marijuana, l'ouverture des sites d'injection assistée, la prescription d'héroïne. Des idées qui font leur chemin au Canada, où des villes comme Vancouver, Toronto et Montréal sont à la veille d'accueillir des projets-pilotes en plein dans cette voie. «C'est la prohibition de la drogue qui déchire le pays, pas la drogue. Tout est pire à cause de la prohibition», a résumé le gouverneur Johnson, exhortant le Canada à «montrer la voie» pour l'adoption de politiques sociales «rationnelles» en matière de drogue. «Il faut décriminaliser progressivement, en commençant en toute logique par la marijuana.»

Pour renouer avec le rationnel, il faut d'abord «remettre en question la présomption que l'on peut vivre dans une société sans drogues», estime Ethan Nadelman, directeur exécutif du Lindesmith Center. «Il n'y a jamais eu de telle société. Pourquoi? Parce que c'est le désir de l'humain d'altérer sa conscience. Cela fait partie de l'expérience humaine», a dit le responsable du Lindesmith Center, un organisme de Washington voué à la diffusion d'informations justes et vérifiées sur toutes les drogues.

Depuis la présidence de Ronald Reagan, toute l'Amérique a appris par coeur le leitmotiv officiel: «Just say no» (Dites seulement non) martelé sur toutes les tribunes. Ethan Nadelman reconnaît l'efficacité du message sur les enfants de l'école primaire. Mais pour les adolescents, il propose une politique du «Just say know» (Dites seulement je connais). «Il faut reconnaître qu'il y a des drogues. Les drogues sont partout. Les drogues sont abondantes.» Conscient de cette réalité, Nadelman le père a choisi d'éduquer sa fille de 13 ans avec la plus grande franchise possible. Après lui avoir fortement déconseillé l'usage de la drogue, il lui a prodigué quelques conseils... au cas où. Ne pas mélanger, boire beaucoup d'eau, ne jamais conduire ou se laisser conduire sous l'influence, etc. «Les jeunes sont déjà vulnérables, la drogue est déjà disponible. Tout ira mieux si les conversations sont honnêtes et ouvertes», estime M. Nadelman.

L'attitude du «Just say know» exige par contre que les adultes s'investissent dans une quête de connaissance basée sur des preuves scientifiques, et non des demi-vérités. C'est l'une des tâches auxquelles le comité sénatoriel sur les drogues illicites, sous la présidence du sénateur Pierre-Claude Nolin, entend se consacrer dans la deuxième partie de son mandat, avec la publication de son rapport final vers le printemps. M. Nolin concocte un plan de marketing pour rendre l'information accessible «dans un format digestible» pour tous les Canadiens. «Ce sera notre plus grand défi», dit-il.

Brian Myles

 
 
 
   Mise à jour : 07 juillet, 2010