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Ottawa - Le
Canada devrait ouvrir des sites d'injection assistée, prescrire de
l'héroïne et accroître les programmes d'échange de seringues, autant
de stratégies de réduction des méfaits dont l'efficacité pourrait
convaincre les États-Unis de la futilité de la guerre contre la
drogue.
Depuis qu'un comité du Sénat a entrepris une vaste et minutieuse
remise en question des politiques nationales en matière de
stupéfiants, le Canada se trouve en position de force pour reléguer
l'approche répressive aux poubelles de l'histoire. L'appel à la
révolution sociale vient du Sud. Le gouverneur républicain du
Nouveau-Mexique, Gary Johnson, et le directeur exécutif du
Lindesmith Center, Ethan Nadelman, estiment que le royaume des
Rocheuses est en mesure de jouer un rôle de leader mondial pour
mettre fin à «l'échec lamentable» de la guerre contre la drogue, qui
a fait plus de tort que la substance elle-même en transformant de
simples consommateurs en criminels et en les privant de soins de
santé adéquats.
Le Sénat canadien, que des forces politiques du pays souhaiteraient
élire ou carrément abolir, fait l'envie du gouverneur Gary Johnson.
Nommés à vie, soustraits à l'influence du politique, jamais
inquiétés par la hantise de la réélection, les sénateurs peuvent
porter des jugements tranchés sur l'approche répressive en toute
quiétude d'esprit. «Vous avez la chance de faire les choses comme il
faut», a lancé M. Johnson aux sénateurs, hier lors des audiences du
Comité spécial sur les drogues illicites. En mettant un terme à la
répression, le Canada s'attirerait tout de go l'appui de 50 millions
de citoyens américains, estime M. Johnson. «Il y aurait du soutien
dans l'opinion publique, un grand débat.»
Le gouverneur Johnson est un homme de droite détourné de sa
trajectoire par le gros bon sens. Il défend le port des armes et la
loi du talion, mais il pourfend la guerre contre la drogue. Dans
l'État du Nouveau-Mexique, la moitié des budgets dévolus à la
police, la justice et la prison sont grugés par des affaires de
drogue. Un non-sens qui coûte 50 milliards de dollars américains bon
an mal an à l'échelle de tout le pays. Deux prisonniers sur trois se
retrouvent derrière les verrous pour des affaires de drogue dans les
pénitenciers fédéraux; 1,6 million de personnes sont arrêtées chaque
année aux États-Unis, la moitié à cause de la marijuana. C'est trop
pour un républicain avec la bosse des affaires comme Gary Johnson.
Commencer par la marijuana
En deux mandats, M. Johnson a lancé une série d'initiatives de
réduction des méfaits: échange de seringues, levée de la
responsabilité civile des policiers pour qu'ils puissent administrer
des antidotes dans les cas de surdoses, vente libre des seringues en
pharmacie. De modestes triomphes pour un homme qui voit encore plus
grand. Au pays des champions de la répression, il se bat pour la
légalisation de la marijuana, l'ouverture des sites d'injection
assistée, la prescription d'héroïne. Des idées qui font leur chemin
au Canada, où des villes comme Vancouver, Toronto et Montréal sont à
la veille d'accueillir des projets-pilotes en plein dans cette voie.
«C'est la prohibition de la drogue qui déchire le pays, pas la
drogue. Tout est pire à cause de la prohibition», a résumé le
gouverneur Johnson, exhortant le Canada à «montrer la voie» pour
l'adoption de politiques sociales «rationnelles» en matière de
drogue. «Il faut décriminaliser progressivement, en commençant en
toute logique par la marijuana.»
Pour renouer avec le rationnel, il faut d'abord «remettre en
question la présomption que l'on peut vivre dans une société sans
drogues», estime Ethan Nadelman, directeur exécutif du Lindesmith
Center. «Il n'y a jamais eu de telle société. Pourquoi? Parce que
c'est le désir de l'humain d'altérer sa conscience. Cela fait partie
de l'expérience humaine», a dit le responsable du Lindesmith Center,
un organisme de Washington voué à la diffusion d'informations justes
et vérifiées sur toutes les drogues.
Depuis la présidence de Ronald Reagan, toute l'Amérique a appris par
coeur le leitmotiv officiel: «Just say no» (Dites seulement non)
martelé sur toutes les tribunes. Ethan Nadelman reconnaît
l'efficacité du message sur les enfants de l'école primaire. Mais
pour les adolescents, il propose une politique du «Just say know»
(Dites seulement je connais). «Il faut reconnaître qu'il y a des
drogues. Les drogues sont partout. Les drogues sont abondantes.»
Conscient de cette réalité, Nadelman le père a choisi d'éduquer sa
fille de 13 ans avec la plus grande franchise possible. Après lui
avoir fortement déconseillé l'usage de la drogue, il lui a prodigué
quelques conseils... au cas où. Ne pas mélanger, boire beaucoup
d'eau, ne jamais conduire ou se laisser conduire sous l'influence,
etc. «Les jeunes sont déjà vulnérables, la drogue est déjà
disponible. Tout ira mieux si les conversations sont honnêtes et
ouvertes», estime M. Nadelman.
L'attitude du «Just say know» exige par contre que les adultes
s'investissent dans une quête de connaissance basée sur des preuves
scientifiques, et non des demi-vérités. C'est l'une des tâches
auxquelles le comité sénatoriel sur les drogues illicites, sous la
présidence du sénateur Pierre-Claude Nolin, entend se consacrer dans
la deuxième partie de son mandat, avec la publication de son rapport
final vers le printemps. M. Nolin concocte un plan de marketing pour
rendre l'information accessible «dans un format digestible» pour
tous les Canadiens. «Ce sera notre plus grand défi», dit-il.
Brian Myles |